• La philosophie de Kant (plutôt que le kantisme ou pire le néo-kantisme) est une pièce essentielle dans le dispositif que nous essayons de construire ici, et qui pourrait se décrire comme la philosophie, c'est à dire la science des idées, appuyée sur la mathématique, ou plutôt la mathesis (ce qui signifie que l'on vise l'opération, l'activité intellectuelle pure qui sous-tend la pratique mathématique, plutôt que les résultats, les théorèmes).

    Au fond, qu'est ce que la mathesis universalis telle qu'elle est envisagée ici ? c'est la science qui des actes de pensée "remonte" aux principes intellectuels "premiers" (tels qu'il n'y ait aucun sens à remonter "avant"). Cela consiste donc d'abord à renoncer à toute totalisation , ou totalité, des connaissances sous une forme encyclopédique.

    Selon une image empruntée à Christian Godin dans "La totalité", la mathesis universalis s'oppose à l'encyclopédie comme la vision depuis un sommet au parcours extensif d'un domaine. Pour connaitre une région on peut en faire le tour (ce qui est d'ailleurs pratiquement impossible) ou bien monter sur un sommet pour la voir tout entière d'une vision aérienne, d'aigle. Le sommet ce sont les "principes" (qui sont tout autre chose que des axiomes).

    Seulement il s'agit d'une activité infinie, qui ne trouvera jamais de terme , puisque comme le dit Malebranche "il y a toujours du mouvement pour aller plus loin", et ceci est même la marque du Dieu des philosophes et des savants , tel qu'il s'oppose radicalement au Dieu "ontologisé" de la foi, au Dieu qui "est", ontologisation qui mène à l'athéisme post-moderne : relativiste, sceptique et nihiliste. Dieu n'est pas, mais "doit être", ou "doit être fait être" , doit "être constitué" selon une activité infinie ou l'esprit humain joue un rôle essentiel. C'est à nous de "faire être Dieu"....à l'infini, asymptotiquement à toute trajectoire temporelle existante, et donc finie (temporellement du moins).

    Est idolâtre, et doit être combattue, toute conception de Dieu qui prétend dépasser le Dieu qui vient à l'esprit, comme source de l'activité de démonstration et de recherche de la vérité dans la science. Et c'est ce que nous nous proposons ici...

    Or tout ceci ressemble de près à ce que Brunschvicg appelle méthode d'analyse, et qu'il retrouve chez Kant, dans le chapitre "Idéalisme critique" du "Progrès de la conscience" : voir âge 317 et suivantes de :

    http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/progres_conscience_t1/c12_s1

    "Sur le terrain spéculatif, la première démarche de la spéculation kantienne sera de récuser la compétence de la logique traditionnelle. Non seulement la logique classique ne considère que des propositions analytiques, où le prédicat peut se conclure du sujet par simple explication de sa compréhension ; et à ces propositions, tout utiles qu’elles sont pour l’éclaircissement de notre pensée, manque le caractère d’acquisition féconde qui appartient aux jugements de la science proprement dite. Mais encore le panlogisme de l’École risque de fausser l’idée de la méthode analytique ; cette méthode « est tout autre chose qu’un ensemble de propositions analytiques ; elle signifie simplement que l’on part de ce qui est cherché comme s’il était donné et que l’on remonte aux conditions qui seules en fondent la possibilité. Dans cette méthode, il arrive souvent qu’on n’use que de propositions synthétiques, comme l’analyse mathématique en donne l’exemple ; on la nommerait mieux méthode régressive en la distinguant de la méthode synthétique ou progressive ».

    En d’autres termes, l’analyse, selon la déduction logique, va vers les conséquences à partir de principes dont elle a dû commencer par faire la pétition ; tandis que l’analyse de la déduction transcendentale dégage des data les requisita. Et l’idéalisme kantien, dans la mesure du moins où il sait demeurer un idéalisme critique, doit sa positivité à l’usage strict de la méthode analytique ainsi entendue."

    Nous prenons de Kant ce qui est essentiel, principiel : à savoir la révolution copernicienne de la primauté du sujet, du sujet transcendantal et non pas du sujet empirique ou psychologique.

    C'est à dire, en d'autres termes, l'idéalisme transcendantal, tel qu'il inspire Brunschvicg, plutôt qu'un "monstre" tel que le "kantisme post-hégélien" d'un Eric Weil.

    La conversion spirituelle, ou conversion véritable, telle que nous l'entendons comme radicalement opposée aux fausses conversions religieuses, pourrait bien se décrire comme fidélité radicale à Kant , et donc à la mathesis, contre les "disgrâces de l'éclectisme" qui renonceraient à la rupture avec Hegel et avec les "logoi".

    Et d'ailleurs nous observons que Kant est la "bête noire" de tous les théosophes , anthroposophes, arithmosophes et autres mystiques, tout comme celle des tenants de l'athéisme philosophique moderne à la Badiou : Quentin Meillassoux notamment dans "Après la finitude", ou Mehdi Belhadj Kacem (passim).

    Là encore c'est Brunschvicg qui caractérise le mieux le radicalisme rationnel mathématisant qui est la vraie nature de la pensée kantienne : page 330 du lien ci dessus :

    "L’humanisme de la réflexion socratique s’est dégagé aux yeux de Kant sur le terrain spéculatif avant de porter ses fruits sur le terrain moral. L’Analytique de la Raison pure se réduit à faire de la science la ratio cognoscendi de la conscience intellectuelle, de cette conscience la ratio essendi de la science, comme l’Analytique de la Raison pratique consistera uniquement à faire de la loi morale la ratio cognoscendi de la liberté, de la liberté la ratio essendi de la loi.

    Le parallélisme de l’Analytique spéculative et de l’Analytique pratique, tel qu’il est expliqué dans l’Introduction à la Critique du jugement, définit l’idée critique dans sa pureté. Mais il s’en faut que l’idée critique coïncide avec le système kantien; il s’en faut surtout que la Critique de la raison pure et la Critique de la raison pratique, considérées dans leur partie analytique, aient été conçues simultanément, comme destinées à s’appuyer l’une sur l’autre dans l’unité d’une même doctrine.

    En 1770, Kant ne savait pas que la subjectivité a priori de l’espace et du temps fournissait le moyen de résoudre le problème de la causalité ; en 1781, il ne sait pas davantage que la méthode grâce à laquelle il a justifié la rationalité de la loi scientifique suffira pour justifier la rationalité de la loi morale. Pour le savoir, il faudra qu’il ait posé les Fondements de la métaphysique des mœurs, prélude à l’Analytique de la raison pratique. Or, « la Critique de la raison pure ne contient pas encore le mot ni explicitement l’idée d’autonomie ». (V. D., p. 246.)"

     Cet humanisme qui forme le fond de la pensée occidentale véritable, il éclate à la fin du "Rêves d'un visionnaire", cet ouvrage (anonyme) d'avant la période critique où Kant avait ridiculisé Swedenborg et tous les théosophes passés, présents ou futurs. Le spiritualisme véritable ne saurait supporter aucune conciliation avec le faux spiritualisme (mais vrai matérialisme, "matérialisme spirituel" si l'on veut) du "monde des esprits", à la Swedenborg ou à la Rudolf Steiner.

    Page 323 :

    "De là cette conséquence, où la révolution critique est contenue en germe, qu’il n’y a plus de solidarité entre la destinée de la métaphysique leibnizienne et la destinée de la science rationnelle. Le monde des essences intelligibles pourra sombrer dans le néant sans que le monde des notions mathématiques en soit affecté. Comme le démontre l’Étude sur l’évidence des principes de la théologie naturelle et de la morale, les philosophes se sont trompés du tout au tout lorsqu’ils ont prétendu assimiler une déduction qui ne dispose que du pur concept et qui à cause de cela demeure incapable de prendre pied dans la réalité, à la déduction géométrique, laquelle trouve dans l’intuition spatiale un moyen pour opérer le passage du possible au réel en « construisant » les figures sur lesquelles elle s’exercera.

    Peu après cet écrit de 1764, Kant publie les Rêves d’un visionnaire éclaircis par les rêves de la métaphysique. Le tableau de l’univers néo-platonicien est rendu vivant par les visions de Swedenborg, qui ne permettent plus de le reléguer dans les mystères de la théologie révélée ou dans les ombres de l’ontologie scolastique. Il faut considérer en face sa physionomie véritable, et prendre parti. Ou l’on n’aura aucun scrupule à supposer des substances et des causes, données en soi par l’intuition du monde immatériel et agissant directement les unes sur les autres hors des conditions de temps et de lieu qui régissent les rapports des êtres dans notre monde ; ou l’on verra dans le calcul et dans l’expérience, qui sont nos instruments de vérification, les conditions de la sincérité des affirmations humaines. Autrement dit, ou demeurer le disciple de Wolff, ou devenir le contemporain de Voltaire. Et telle est, en effet, l’alternative que Kant, en 1766, tranche lorsqu’il conclut comme conclut « son honnête Candide » : Songeons à nos affaires, allons au jardin et travaillons."

    Belle leçon pour nous autres !


    Loi scientifique et loi morale suffisent pour nous assurer de Dieu, du Dieu qui est Esprit, en nous, en nous tous, en notre part véritablement humaine et universelle (au delà des intérêtes contingents de notre espèce). Du Dieu des philosophes et des savants donc...
    Tout ce qui serait "au delà" de ces deux lois (qui n'en font qu'une en réalité, sinon en apparence) , donné par l'intuition, la prière, la méditation, la révélation, le mystère intime, tout cela doit être déclaré vain, futile, néant....et le Mal est ce qui sort du néant, et y ramène, forcément..
    mais les lignes admirables de Brunschvicg citées ici nous simplifient (en apparence) encore la tâche : la méthode pour fonder la rationalité de la loi scientifique (par la mathesis) suffit pour assurer celle de la loi morale.
    Seulement, ce qui est le plus simple est aussi ce qui est le plus difficile : s'il était facile de devenir bon (de fonder la loi morale en nous) uniquement en faisant de la science, ou de la mathématique, cela se saurait !
    Il nous faut donc "travailler à notre jardin", comme dit Kant (et Voltaire, rendons lui cette justice).
    Travailler à la fois à l'étude de la mathématique et à celle de la philosophie véritable, celle de Platon Descartes, spinoza, Malebranche, Kant, Fichte, et Brunschvicg (ainsi qu'Einstein, le seul savant-philosophe des temps modernes, à part Poincaré peut être), pour nous éclairer sur la "méthode" pour devenir des êtres moraux en faisant uniquement des mathématiques (et donc en nous abstenant des prières , si cela est possible).
    Encore une fois, la théorie des nombres nous semble primordiale pour ce travail, parce que nulle part ailleurs la ligne de démarcation entre raison et (fausse) révélation n'est aussi tranchée. Et notre "ascèse intellectuelle" commence par le refus de quitter la région mathématique pour céder aux facilités du mythe, de la synthèse ou de l'intuition du "sens occulte" des nombres ou du "monde des essences intelligibles".

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  •  

     http://fr.wikipedia.org/wiki/Alejandro_Jodorowsky

    "La montagne sacrée" d'Alejandro Jodorowsky est un film foisonnant, fascinant et aux sens multiples... je ne désire (ni ne serais capable) pas en faire le tour ici, mais voudrais simplement commenter un dialogue au cours duquel il est fait allusion à un personnage (symbolique et ésotérique bien sûr, comme tout dans le film) qui est "capable de tout traverser, mais limité à un plan horizontal". (J'ai vu le film il y a longtemps, je ne suis pas certain de l'exactitude terme à terme, mais l'essentiel doit y être).

    Je subodore qu'il entend ici désigner la mathématique, voire la mathesis universalis, et cela ne ma plait pas du tout...certains édicteraient des fatwas pour moins que ça ....

    le plan horizontal, pour quelqu'un d'aussi fasciné par l'ésotérisme que Jodorowski, cela fait référence au "mondain" (loka), au plan du samsara, de l'agitation mondaine sans trêve par opposition au "supra-mondain", à l'hsitoire par opposition à ce qui transcende l'histoire.... mais n'est ce pas un axiome de l'hermétisme que "ce qui est en haut est comme ce qui est en bas" ?

    Un glyphe de ceci pourrait résider dans la croix, avec l'axe  vertical (l'éternité) qui vient croiser l'axe horizontal du temporel, le point d'intersection étant d'après Lavelle l'instant, qui est aussi la "porte étroite" dont parle l'Evangile...

    quoiqu'il en soit, un (grand) philosophe comme Carnap serait d'accord avec cette conception de la science comme limitée au plan "horizontal"  des structures, des rapports (des morphismes dans des catégories) .... mis à part qu'il nierait qu'il existe un plan vertical (qu'il nommerait métaphysique, et qui tomberait sous sa critique implacable des "creux concepts métaphysiques" à la Heidegger)...ou encore, comme disait Hamlet : "Word ! Word ! Words !"

    cela dit, Jodorowski ne dit pas autre chose  : le "vertical" est ineffable, il est l"élément mystique de Wittgenstein... "ce dont on ne peut parler, il faut le taire" (mais il "se montre").

    Un certain maitre de Zen, quand les moines lui demandaient de leur révéler la sagesse ultime de la "nature-de-Bouddha", se contenta de montrer une fleur... un autre garda le silence complet.. un autre ouvrit les bras.

    "La montagne sacrée" est un film salutaire en ce qu'il démystifie le bric à brac "ésotériste" du mystère, de ce qui est "forcément inaccessible", "tout en haut sur la montagne" (voir aussi "Le mont analogue" de Daumal dans cet ordre d'idées) : à la fin du film, les "cherchants" découvrent qu'il n'y a rien sous les silhouettes des "Immortels" attablés sur la montagne, et qui étaient censés leur révéler les mystères ultimes.

    Ils sont renvoyés à eux mêmes, à l'intériorité, à la seule recherche qui vaille : celle de leur propre "visage originel".

    Ce n'est pas autre chose que le but que nous nous fixons ici, sur "Mathesis universalsi" : la différence étant que pour nous il n'y a pas d'ineffable, et que nous ne voulons aucunement tenter de "cesser de conceptualiser" pour accéder à une transcendance ineffable, une "transcendance de l'intérieur" selon le beau terme d'un philosophe contemporain.

    Dans le registre de la montagne mystique, il y a aussi la "Montagne magique" de Thomas Mann, ce grand roman initiatique de l'homme occidental. Le personnnage de Hans Castorp, écartelé entre l'humaniste Settembrini, l'homme du "placet experiri" et des Lumières (soit l'empirisme sceptique) et le ténébreux jésuite Naphta (soit le dogmatisme) pourrait bien être très proche de  nous autres, et aussi du personnage  de Jodorowski qui symbolise l'homme en recherche, le "fou" (ou le "Mat") du Tarot...


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  • Nous vivons l'époque de l'éclatement de la science en une multitude de technosciences, concomitante à la disparition des "scientifiques-philosophes" dont l'archétype paradigmatique est Albert Einstein (comme aussi d'ailleurs Heisenberg). Il en reste cependant, par exemple Roger Penrose, lire notamment ce cours :

    http://online.itp.ucsb.edu/online/plecture/penrose/oh/02.html

    C'est le diagnostic que fait le physicien Lee Smolin dans son récent ouvrage "Rien ne va plus en physique", où il pointe aussi l'absence de toute avancée théorique en physique depuis 25 ans (la dernière grande avancée étant le modèle standard).

    Cette situation (déplorable à tous points de vue, notamment en ce qu'elle s'accompagne d'une perte de toute conception universaliste de la raison, remplacée par l'entendement pratique, calculateur et utilitaire, ce qui mène au nihilisme généralisé) résulte d'une évolution décelable dès la fin du 17 ème siècle avec la disparition de l'idée de "Mathesis universalis" (née chez Descartes et Leibniz, et que l'on peut faire remonter à Platon et Proclus) et la séparation complète entre sciences et philosophie qui suivra son cours au 18 ème siècle et éclatera au 19 ème siècle "positiviste".

    Ceci conduit justement à la séparation entre philosophie de la Nature hégélienne et schellingienne et science officielle (physique) : on sait le peu de cas que font les philosophes modernes (pour ne pas parler des scientifiques Mort de rire)  de la philosophie de la Nature de Hegel, qui est en quelque sorte le "rejeton scandaleux" de cette philosophie (voir là dessus le commentaire à la Phénoménologie d'Alexis Philonenko). En fait tous les philosophes sérieux nés à la fin du 19 ème ont commencé par être hégéliens, et ont "apostasié" ensuite : exemple Bertrand Russell.

    Jean François Filion, dans son livre "Dialectique et matière", oppose après Hzegel deux sortes de scientifiques : ceux guidés par l'instinct de Raison (réalistes, platoniciens) dont des exemples sont Galilée et Kepler ; et ceux guidés par l'entendement, et la conception nominaliste, qui triomphent avec Newton.

    Citons le :

    "La technoscience doit être considérée comme le fruit non scientifique de la précompréhension ontologique la plus répandue de nos jours : le nominalisme ou phénoménisme"


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