• La QUESTION HUMAINE, ou la lumière fossile de la SHOAH

    "On tente de montrer que l'époque moderne s'est construite dans la lumière fossile de la Shoah; elle est empreinte de sa violence" : ainsi s'exprime Nicolas Klotz, réalisateur du film qui vient de sortir sur les écrans, "La question humaine".

    C'est un film à voir, très ambitieux, un peu ridicule, mais tout ce qui est ambitieux n'est il pas ridicule, de nos jours ? et puis au moins cela tranche sur la nullité de ce qui sort semaine après semaine...

    Je ne veux d'ailleurs pas ici me soucier du but du film, de sa réalisation, je n'ai aucune compétence pour cela, je désire juste livrer en vrac quelques réflexions "comme un cheveu sur la soupe à son propos"; je donne cependant ces quelques liens à propos du film :

    Paris, de nos jours : Simon, 40 ans, travaille comme psychologue au département des ressources humaines de la SC Farb, complexe pétrochimique, filiale d'une multinationale allemande, où il est plus particulièrement chargé de la sélection du personnel.
    Un jour Karl Rose, le co-directeur de la SC Farb demande à Simon de faire une enquête confidentielle sur le directeur général Mathias Jüst, de dresser un rapport sur son état mental. Ne pouvant pas se soustraire à la requête de Rose et ne voulant pas risquer de se mettre mal avec Jüst, Simon accepte du bout des lèvres, en se promettant de conduire une enquête discrète et de rendre un rapport le plus neutre possible... mais très vite en pénétrant dans la nuit d'un homme, Simon entre dans la sienne : Une nuit hantée par les fantômes et les spectres de l'Europe contemporaine."

    http://www.liberation.fr/culture/cinema/festivaldecannes/254761.FR.php

    http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3476,36-953813,0.html?xtor=RSS-3476

    http://birenbaum.blog.20minutes.fr/archive/2007/09/10/travailler-moins-pour-gagner-moins.html

    pour ma part je placerais le film sous la garde de ces quelques extraits de Georg Trakl, le poète allemand  commenté par Heidegger (et par lui seul, s'agissant de philosophie et du destin historial de l'Occident) :

    "je vis entre la fièvre et l'évanouissement, dans des chambres ensoleillées où il fait un froid indicible", "ces derniers temps j'ai englouti une mer de vin, de schnaps et de bière" (1913)

    1914 : du 6 au 11 septembre bataille de Grodek, Trakl qui est médecin militaire (ou ambulancier ? ou infirmier ?) sur le front soigne les blessés : "je suis en observation à l'hopital militaire de Cracovie, pour troubles mentaux. Ma santé est en péril et je sombre très souvent dans une tristesse indicible"; derniers poèmes ; "je me sens presque déjà de l'autre côté du monde". Mort le 3 novembre 1914 suite à absorption de cocaïne.

    Cela fait beaucoup d'indicibles observera t'on, et beaucoup d'alcool .....

    quelques extraits de ses poèmes maintenant :

    "une branche me berce dans le bleu profond. Dans la confusion folle des feuilles d'automne scintillent des phalènes enivrés. Des coups de hache sonnent dans les prés"

    "l'appel d'un merle égaré et plaintif au jardin de la soeur silencieux et figé; un ange est devenu"

    et enfin le poème "Grodek" justement :

    "Le soir les forêts automnales résonnent d'armes de mort , les plaines dorées , les lacs bleus , sur lesquels le soleil plus lugubre roule, et la nuit enveloppe des guerriers mourants la plainte sauvage de leurs bouches brisées. Mais en silence s'amasse sur les pâtures du val, nuée rouge qu'habite un dieu en courroux, le sang versé, froid lunaire ; toutes les routes débouchent dans la pourriture noire. Sous les lambeaux dorés de la nuit et les étoiles chancelle l'ombre de la soeur à travers le bois muet....

    O deuil plus fier ! autels d'airain !

    La flamme brûlante de l'esprit, une douleur puissante la nourrit aujourd'hui,

    les descendants inengendrés"

    il parle de nous autres (les descendants inengendrés). "génération technique pure" dit le film de Klotz.

    Bien entendu le film pourra paraitre scandaleux à beaucoup : dire que la capitalisme libéral mondialisé est le fils naturel du nazisme, c'est aller très loin. mais le film dit il cela ? oui et non... ou plutôt je n'en sais rien. Il s'agit d'une oeuvre d'art, pas d'un traité de philosophie ou de sociologie.

    En fait ce que l'on entend dans le film, c'est que la langue "technico-commerciale" des rapports d'experts , de DRH, et autres "comités de pilotage" (comme en langue choisie s'expriment ces gens là !) est "habitée", "cache", "recouvre" (comme sur les chantiers d'archéologie des couches alluviales recouvrent des sites antiques) une autre langue, qui déjà "dissimulait" son objet réel : la langue des rapports techniques nazis sur l'extermination.

    Le film va plus loin : il trace un parallèle explicite entre les expulsion de "sans papiers" d'Europe, avec l'obsession d'obéir aux objectifs chiffrés et planifiés (par Sarkozy entre autres) , et aussi entre les stratégies de "dégraissage", les plans de diminution du personnel, avec les objectifs précis permettant de "discriminer" ceux qui restent et ceux qui sont virés , de même qu'à l'entrée d'Auschwitz il y avait deux voies... mais cela dit il y en a deux aussi au début de Deutéronome, quand Moïse s'adresse à tout Israel rassemblé : voie de la vie et voie de la mort. Dans le système de pilotage d'entreprise, ce sont les "absentéistes", les alcooliques et les "déficits d'adaptabilité" qui trinquent et prennent la voie de la sortie..

    Or chez nous et chez Himmler il n'y a plus que la mort : "toutes les routes débouchent dans la pourriture noire". Voie de la vie (ceux qui restent dans l'entreprise) = voie de la mort. Et c'est bien à une mort rythmée par les réunions et séminaires que se vouent ces cadres dynamiques, tous pareils et interchangeables, dans leurs costumes sombres. Le soir ils se saoûlent en boite techno, comme des japonais en goguette ; ils couchent aussi entre eux, mais le sexe n'est là aussi qu'un instrument de pouvoir; la femme est pareille à l'homme, ou vice versa, c'est bien "l'ombre de la soeur" absente, de la "fiancée des étoiles", qui est dépeinte dans le scénario.

    Scandaleux bien sûr ! et ridicule ai je dit ! j'ai assez dit leur fait aux "défenseurs de sans papiers" pour ne pas cautionner ces thèses "gauchisantes".

    Mais nous ne sommes pas ici , sur ce blog spécialement, pour nous complaire dans nos certitudes et nos évidences ; bien entendu, les juifs dans les camps étaient gazés, tués ; les ouvriers ou les cadres chassés de l'entreprise ne sont pas mis à mort. Sauf que s'il y a alcoolisme, ils peuvent avoir quelques difficultés à se "réinsérer" comme on dit... quel est ce grand militaire, qui frappé par un boulet et interrogé sur ce qu'il ressentait, avait répondu : "une certaine difficulté d'être" ...?

    si le système de la production-consommation-commercialistation tend à englober TOUT, et c'est bien là la nature totalitaire du Gestell mondialisé et globalisé, alors je suis désolé de devoir dire qu'il n'y a plus aucune place dans "le monde" pour ceux qui en sont chassés : "ils nous offrent une tombe dans les nuages, on n'y est pas couché à l'étroit" 

    Raymond Abellio parle quelque part, dans "Les yeux d'Ezéchiel sont ouverts" je crois, de l'alcool comme "instrument de sélection" : nous sommes bien dans ce registre chez Klotz; alcool, sexe, ce sont là les legs du dionysisme... très ancien héritage, aussi vieux que le judaîsme dont dérivent christianisme et Islam qui sont comme je l'ai dit ailleurs la cause réelle du génocide arménien ou de la Shoah : l'habillage racial nazi n'est justement qu'un habillage, les races n'existent pas, et sous ce paravent apparait l'atavisme religieux de haine et de pogroms..

    Nous devons, nous spécialement à "Mathesis universalis", rester les yeux ouverts et regarder en face cette autre évidence : d'une certaine façon, la "pseudo-modernité" contemporaine (la modernité pour nous désignera plutôt le 17 ème siècle cartésien et spinoziste, ce bref intermède où science et philosophie allaient encore de concert), qui inclut le nazisme, descend bien du cartésianisme, et donc est bien un fruit (pourri) de notre arbre, celui que nous entendons arroser et cultiver ici, l'arbre des sciences dont parle Descartes, dont le tronc est celui lui la "philosophia prima", la métaphysique...

    au fond, qu'est ce qui caractérisait la "banalité du mal", l'horreur spécifique de l'extermination "industrielle" qui est celle de la Shoah ? cela est dit dans le film, vers la fin, dans l'exposé d'Arieh Neumann (voir le film) , c'est le caractère industrile, le fait qu'aucun individu n'était "responsable" du tout, (sauf peut être les quelques chefs de niveau le plus élevé) parce qu'il était limité à sa tâche bien précise et "cadrée", "planifiée" avec une rigueur extrême.

    Nous reconnaissons là la décomposition d'une tâche globale en une multitude de petites tâches, selon le schéma du taylorisme industriel.

    C'était là aussi le grief qu'avait Theodor "Unabomber" Kaczynski, le célèbre mathématicien devenu terroriste, contre la société moderne : le fait que personne n'a de vision d'ensemble de son travail et de toutes ses implications, de ses tenants et aboutissants. Ce qu'il expose dans son "Unabomber's manifesto", qui est lisible sur le web.

    Cela découle bien, si l'on se place au niveau philosophique qui sous-tend ces schémas "techniques" (la technique est l'achèvement de la métaphysique disait Heidegger)  du cartésianisme si l'on veut bien se reporter aux "Règles pour la direction de l'esprit", qui sont le premier exposé de la "méthode", ou "mathesis universalis" :

    Règle 5 :

    "Toute la méthode consiste dans l'ordre et l'arrangement des objets sur lesquels il faut faire porter la pénétration de l'intelligence pour découvrir quelque vérité. Nous y resterons soigneusement fidèles si nous ramenons graduellement les propositions compliquées et obscures à des propositions plus simples"

    voir aussi la règle 6..."il faut dans chaque série de choses où nous avons directement déduit quelques vérités les unes des autres, remarquer ce qui est le plus simple"

    C'est aussi le même mouvement intellectuel qui préside au calcul différentiel, inventé par Leibniz peu après Descartes : décomposer en éléments les plus simples possibles, en "atomes" pourrait on dire.

    Mais je ne vais quand même pas me tirer une balle dans le pied , et dirais je, la réponse est dans la question : Descartes parle de "recherche de la vérité" (règle 4), de pénétration de l'intelligence... qui n'est guère la caractéristique principale du nazisme, non plus que des "comités de pilotage" en entreprises !

    et s'il fallait encore enfoncer le clou, lisons la règle 7:

    "pour l'achèvement de la science, il faut passer en revue une à une toutes les choses qui se rattachent à notre but par un mouvement de pensée continu et sans interruption" :

     l'argument de Kaczynski ne saurait donc être valable ici, le bsoin de "totalité" (relative à un domaine de pensée) est satisfait; le sujet (intellectuel) est sauf ! Dionysos démembré n'est décidément pas de chez nous... nous laissons cela aux nazis.

    Et puisque j'ai commencé par Trakl, je terminerai par la fin d'Urizen, de William Blake... et la révélation (quasi-gnostique) de la vraie nature du dieu démiurge de l'abrahamisme. Nos petits cadres et DRH s'y reconnaitront (notamment dans le "filet d'Urizen") :

    5. And their children wept, & built
    Tombs in the desolate places,
    And
    form'd laws of prudence, and call'd them
    The eternal laws of God

    6. And the thirty cities remaind
    Surrounded by salt floods, now call'd
    Africa
    : its name was then Egypt.


    U28.10
    7. The remaining sons of Urizen
    Beheld their brethren shrink together
    Beneath the Net of Urizen;
    Perswasion was in vain;
    For the ears of the inhabitants,
    Were wither'd, & deafen'd, & cold:
    And their eyes could not discern,
    Their brethren of other cities.
    8. So Fuzon call'd all together
    The remaining children of Urizen:
    And
    they left the pendulous earth:
    They called it Egypt, & left it.

     

    mais l'on admettra que sur "Mathesis universalis" je ne peux laisser le mot de la fin aux poètes, pas plus qu'aux mystiques, soufis ou autres kabbalistes...

    je terminerai donc, réellement cette fois, par le problème de la langue, qui, et là j'en tombe d'accord avec Klotz, et c'est d'ailleurs la thèse de Klemperer  dans "LTI : lingua tertii imperii", qui d'ailleurs a eu une suite sur la 5 ème république par Hazan : "LQR : lingua quintae respublicae", devient de plus en plus langue de propagande.

    Seulement si la langue peut devenir instrument de propagande, c'est bien qu'il y a quelque chose de pourri au royaume des mots : on reconnaitra là la principale thèse de notre Maitre bien aimé Léon Brunschvicg, dont la philosophie consiste en une guerre incessante contre l'entropie naturelle du langage; en une défiance vis à vis des "logoï" et un recours concomitant aux "mathemata" . "Word ! words ! words !" disait déjà Hamlet pour qualifier la scolastique, ainsi que : "Il y a plus de choses au ciel et sur la terre, Horatio, que dans toute votre philosophie" (il désignait ainsi la scolastique, dont Descartes marque pour l'humanité  l'émancipation).

    Certes la mathématique, et singulièrement la théorie des catégories, peut servir d'outil aux "comités de pilotage"; mais cela n'est qu'un usage parmi d'autres, et nous autres , dans la direction que nous a montrée Brunschvicg, nous visons ici un "niveau" tout à fait différent, celui de la physique par exemple, ou celui de la philosophie dont rêvaient Leibniz et Gödel...
     


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